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Avec la Coréenne Yiyun Kang, l’IA prend corps et lumière

Entre le chaos et l'espoir, l'exposition à Romainville (France) d'une célèbre artiste coréenne interprète l'intelligence artificielle.

Anna Aznaour
Par Anna Aznaour
Journaliste
28 Avr 20265 min de lecture

Yiyun Kang, figure de l’art numérique international, relève le défi avec une installation monumentale, du 24 avril au 21 juin 2026, organisée par le Centre culturel coréen dans les volumes de l’ancienne friche industrielle réhabilitée par la Fondation Fiminco, à Romainville.

L’artiste, qui est aussi professeur au département design de la prestigieuse université du Kaist, à Séoul, a pris le parti de la pédagogie. “Je n’ai pas voulu, sur un tel sujet, d’une expression sombre, dramatisante”, indique-t-elle. De fait, le visiteur est confronté, en trois dispositifs immersifs qui interrogent notre rapport à l’IA, à un parcours balancé sur les bouleversements à l’oeuvre.

Exploration en trois temps

Avec Great Anxiety, au premier étage de la Chaufferie, on croit toucher du doigt, sans jeu de mot, l’univers du digital: une vaste membrane métallique, chatoyante, presque vivante, si ce n’est qu’elle est tissée avec des data réellement récoltées par l’IA depuis 2020, vibre dans l’air matinal. Ce jour d’avril, notre première visite, qualifiée de ce fait de « virginale » par l’artiste, s’effectue dans une douce lumière. Elle est accompagnée de sons envoûtants, tambours profonds, cloches cristallines. Le titre de l’expo, Illumination, prend déjà son (double) sens : il renvoie à la lumière au sens visuel, mais aussi à une forme de révélation sur les structures invisibles de notre époque numérique. Le visiteur est vivement invité à renouer l’expérience sous d’autres ambiances, diurnes ou nocturnes, orageuses ou solaires.

Plus haut, un chatbot singulier nous attend. Echo Chamber simule à merveille la dichotomie dangereuse de certains réseaux sociaux dopés à l’IA. De question en question, deux écrans interactifs nous enchaînent à un choix malsain, entre “fantasme idyllique” et “menace inquiétante”. C’est à une sorte de vote sans nuance que nous incite le mécanisme faussement bienveillant. Dans un pays où un prétendant à la présidentielle, Yoon Suk-yeol, a fait campagne en créant un “deepfake”, un avatar numérique répondant officiellement sur écrans aux questions des électeurs, la démarche n’est pas innocente. Rappelons que le candidat a emporté l’élection de 2022, avant d’être destitué de ses fonctions l’année dernière pour avoir indûment déclaré la loi martiale.

Enfin, avec Entanglement, duo de vidéos immersives, l’artiste tente de nous faire évader de l’impasse dans laquelle elle nous a jusqu’ici progressivement enserrés. Entanglement, que l’on peut traduire par intrication, enchevêtrement, est un terme qui fait référence à la mécanique quantique. Ici, il désigne l’entrelacement symbiotique du biologique et du numérique. Un futur s’y élabore, dans lequel la machine et l’humain feraient cause commune, sinon bon ménage.

La démarche est convaincante. Mais ce lendemain est-il possible, seulement même souhaitable ? “Comme citoyenne je me sais plutôt pessimiste mais, en tant qu’artiste, je suis optimiste”, nous confie Yiyun Kang. On est assez tenté de suivre les pas de la créatrice, car c’est elle qui est véritablement en prise avec les enjeux de l’époque, pour avoir travaillé à la fois pour Greenpeace et Jaeger-LeCoultre, pour avoir exposé pour Google et la NASA à la COP28 de Dubaï.

La Corée à l’honneur en France

Sa profession de foi lance la saison de l’année de la Corée en France, dans le cadre des 140 ans de relations diplomatiques entre les deux Etats. Une célébration qui culminera avec l’ouverture du Centre Pompidou à Séoul, le 4 juin prochain. Une série d’expositions majeures à Paris et en province suivront cet automne. D’ores et déjà, la fondation Fiminco adjoint à l’événement Yiyun Kang le travail de quatre artistes émergents : Hayoung, Jisoo Yoo, Youngchan Ko et Intae Hwang. Leurs pratiques, expérimentales, n’excluent pas l’humour, dont on sait qu’il peut frôler l’excentricité, au pays du Matin frais (traduction littérale de la périphrase bien connue, pays du Matin calme). C’est ainsi qu’avec DATA PERFUME®, Hayoung a converti des cookies, ces traces numériques que laisse l’internaute en naviguant sur le Web, en fragrances bien concrètes, et créé une gamme de parfums aux noms peu usités dans l’industrie cosmétique. Exchange, par exemple, symbolise l’activité économique, et a l’odeur de l’électrum, un alliage composé d’or et d’argent qui a servi à battre monnaie dans l’Antiquité. Coïncidence ? L’artiste a étudié à Séoul mais aussi à la Villa Arson, à Nice, et vit aujourd’hui à Marseille. Un bel échantillon de l’entrelacement artistique entre la France et la Corée du Sud.

Jean Cedro

Biographie auteur

Jean Cedro, diplômé d’HEC à Paris, a couvert pendant trente ans, comme journaliste, l’actualité économique et internationale, ainsi que l’évolution des technologies pour la presse française. Il a notamment travaillé pour La Tribune, Le nouvel Economiste, Stratégies et a animé, aux Echos, le desk Web de la rédaction ces vingt dernières années.

L'AUTEUR
Anna Aznaour

Anna Aznaour

Anna Aznaour est une journaliste indépendante qui écrit pour la presse spécialisée, suisse et étrangère.

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