Suisse

Oui, le préservatif reste de mise

Comment aborder le sujet de la protection dans le feu de l’action.

Anna Aznaour
Par Anna Aznaour
Journaliste
3 Avr 20266 min de lecture

Se protéger contre les infections sexuellement transmissibles (IST) avec un nouveau partenaire est essentiel. Pourtant, cela ne va pas toujours de soi. Explications avec la psychologue-sexologue Mylène Bolmont.

Aujourd’hui, est-il «normal» de demander l’usage d’un préservatif lors d’un premier rapport sexuel?

L’usage du préservatif masculin et féminin s’est certes démocratisé depuis l’apparition du sida. Mais en parler explicitement avec un nouveau partenaire n’est pas encore banal pour tous. Cela reste un moment chargé d’émotions, de non-dits, parfois de malaise.

Quels sont les freins à l’utilisation du préservatif?

La gêne d’en parler, bien sûr, mais surtout la crainte que l’autre interprète la demande comme un manque de confiance, voire une accusation d’être «sale» ou porteur d’une IST. La peur du jugement est forte. Vient s’y ajouter la crainte de casser le moment de désir et d’excitation, souvent idéalisé comme spontané et fluide. Mettre un préservatif peut alors être vécu comme une rupture. Certains évoquent aussi une perte de sensations, des difficultés d’érection ou des douleurs. Souvent, cela vient d’un préservatif mal adapté, trop petit. Or, on trouve aujourd’hui des modèles de toutes tailles, textures et formes dans les commerces spécialisés.

Comment déjouer ces craintes et blocages?

Je conseille d’aborder le sujet en amont et pas au dernier moment. Par exemple au début de la rencontre, autour d’un verre ou d’un repas. Cela en expliquant simplement: «Je me protège toujours, et j’attends la même chose de mon partenaire.» Ainsi on pose un cadre sans accusation ni soupçon. On peut également proposer de faire ensemble des tests de dépistage, avant le premier rapport sexuel ou après un premier rapport protégé, si la relation se poursuit. Et il est essentiel aussi d’érotiser le moment où l’on met le préservatif. L’intégrer dans un jeu sensuel permet de préserver la fluidité et le désir au lieu d’interrompre brutalement les préliminaires.

Certaines personnes recherchent-elles volontairement des rapports sexuels non protégés?

Oui. Dans certaines pratiques, il y a une recherche de fusion, de partage des fluides, qui dépasse la dimension physique. A la consultation Chemsex, qui accueille bon nombre d’hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, beaucoup de patients sont sous PrEP (prophylaxie pré-exposition au VIH) et n’utilisent pas de préservatif, sauf cas particuliers. Or, la PrEP ne protège pas des autres IST. Heureusement, les personnes sous PrEP bénéficient d’un suivi médical rigoureux, incluant des dépistages réguliers et une prise en charge adaptée en cas d’infection.

La prévention des IST reste-t-elle trop centrée sur le VIH?

Oui, dans une certaine mesure. La communication sur le VIH était nécessaire, mais il faut accentuer encore plus les informations sur les autres IST. Des infectiologues alertent en effet sur la progression de la syphilis et sur les résistances aux antibiotiques pour la gonorrhée ou la chlamydia dans une moindre mesure. Et pour l’heure, le préservatif reste le seul moyen de protection immédiate contre toutes ces infections.

Observe-t-on des différences de la considération du danger du VIH entre les générations? 

Oui. Les personnes qui avaient 20 ans au début de l’épidémie de sida ont été marquées par la peur de la contamination et de la mort. Chez les plus jeunes, qui n’ont pas vécu cette époque, cette crainte est atténuée. Et depuis l’arrivée de la PrEP, le VIH est souvent perçu comme une maladie chronique soignable, ce qui peut banaliser le risque.

Cette perception réduit-elle l’usage du préservatif chez les jeunes ?

Oui. Chez les adolescents et jeunes adultes, dont le développement cérébral n’est pas terminé, il peut de plus y avoir une difficulté à anticiper les risques et conséquences d’un rapport sexuel non protégé, y compris une grossesse.

Les discours sociaux influencent-ils les comportements à risque?

Certains discours, relayés sur les réseaux sociaux, associent le refus du préservatif à une forme de virilité. Des organisations comme Sidaction en France alertent: certains jeunes hommes perçoivent l’usage du préservatif comme un signe de faiblesse. C’est préoccupant, car cela va à l’encontre d’une sexualité consentie et responsable.

La contraception en général est-elle un thème fréquent dans vos consultations?

Oui, surtout du côté des femmes, qui disposent de nombreuses méthodes (pilule, implant, anneau, patch…). Des recherches sont en cours sur la contraception masculine, comme le gel Nestorone-Testostérone développé aux États-Unis. Mais même s’il prévient les grossesses, il ne protège pas des IST et ne remplacera pas le préservatif.

Pourquoi certaines personnes acceptent-elles néanmoins d’avoir des rapports sexuels non protégés avec une ou un partenaire inconnu?

Par désir de plaire, peur de décevoir, ou sous l’effet du moment. Il peut y avoir un déni du risque, ou une confiance rapide accordée à l’autre. Souvent, chacun attend que l’autre aborde le sujet… et finalement, personne ne le fait.

En résumé, quels conseils pratiques donneriez-vous ?

  • En parler en amont.
  • Normaliser la protection comme un standard personnel.
  • Dédramatiser la demande.
  • Essayer différents types de préservatifs (taille, finesse) pour trouver celui qui convient.
  • Intégrer le préservatif dans le moment intime, le rendre érotique, tel un jeu.
  • Et surtout: pas de rapport sans protection si aucun test n’a été fait au préalable!
  • Et une dernière chose essentielle: se protéger, c’est aussi prendre soin de soi… et de l’autre.

Quelle est votre invention préférée?
La pénicilline, une avancée majeure pour l’humanité, qui a augmenté l’espérance de vie.

Quelle exploration vous a le plus marquée?
Celle des Gorges du Verdon en Provence. Elles rappellent la petitesse de l’humain face à une création grandiose de l’Univers vieille de millions d’années.

Propos recueillis par Ellen Weigand

Image : © Bru-nO pour le site Pixabay

Biographie experte

La Dre Mylène Bolmont est chargée de cours et collaboratrice scientifique II à l’université de Genève, psychologue-sexologue à la consultation Chemsex des HUG, spécialisée dans les usages sexualisés de drogues.

Biographie auteure

Ellen Weigand est journaliste indépendante, auteure, organisatrice de conférences et conférencière spécialisée en santé sexuelle, traductrice bilingue (DE-FR) et conseillère en communication. Co-fondatrice de Bon à Savoir et conceptrice de MA SANTÉ, elle a écrit des guides sur le droit et la santé et créé le site masexualite.ch. Elle a travaillé pour de nombreuses rédactions romandes (dont l’Agefi, 24 Heures, 20 minutes, Planète Santé, Générations, L’Illustré) et est responsable d’édition de la revue Horizons (FNS) depuis plusieurs années.

L'AUTEUR
Anna Aznaour

Anna Aznaour

Anna Aznaour est une journaliste indépendante qui écrit pour la presse spécialisée, suisse et étrangère.

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