Monde

Le métal qui vaut plus cher que l’or

Les passions autour de tungstène risquent de créer de nouveaux affrontements.

Anna Aznaour
Par Anna Aznaour
Journaliste
13 Avr 20265 min de lecture

La guerre au Moyen-Orient et l’alliance stratégique Chine-Iran perturbent profondément les marchés du tungstène. Au point qu’on évoque désormais le spectre d’une pénurie pour l’industrie européenne d’ici la fin 2026. De fait, depuis trois ans, la Chine régule et limite ses exportations. Elle a instauré des quotas miniers et des permis d’exporter individuels ont été imposés en février 2025 à ses producteurs. Chaque expédition est désormais soumise à une autorisation du gouvernement. Quant au nombre de sociétés chinoises agrées à exporter du tungstène, il a été réduit à quinze. Conséquence directe : les volumes exportés ont chuté de 40% en 2026. Cette contraction de l’offre met sous tension des secteurs clés entiers tels que l’automobile, l’aéronautique ou la défense. Faute d’approvisionnement suffisant en tungstène, certains industriels européens ont ainsi été contraints de sous-traiter la fabrication de leurs outils à des partenaires chinois. Et ceci au prix du partage des plans de leurs produits, avec leurs savoir-faire et leurs process…

Les prix explosent

La pénurie de ce métal de couleur gris-acier à blanc risque de se poursuivre, au grand dam des industriels. Utilisé dans les munitions perforantes et les composants de fusées, l’importance stratégique du tungstène ne fera donc qu’augmenter. Et pour cause, depuis février 2025, son prix a bondi de 557%, dépassant ceux de l’or et de l’argent. Mais le record a été atteint en mars-avril 2026. Le prix de référence du tungstène, qui se calcule en unité métrique de tungstène (Metric Ton Unit ou MTU), atteint plus de 1.050 euros à Rotterdam. Pas étonnant sachant que ce métal est une véritable panacée pour l’industrie en raison de sa dureté et de sa résistance thermique. Avec un point de fusion à 3422 degrés Celsius, le plus élevé de tous les métaux, il est idéal pour faire des alliages ou encore fabriquer des outils coupants, entre autres. D’où la forte demande qui agite les marchés, car, dès qu’un industriel a besoin de découper un objet de sa fabrication, le tungstène intervient. Les outils à base de ce métal ont ainsi transformé l’usinage industriel, que ce soit la vitesse de coupe, la durée de vie des outils coupants ou la tolérance aux frictions et aux torsions. Toute l’industrie européenne a favorisé son utilisation dans les ateliers, mais partout, l’amélioration de la performance s’est transformée en vulnérabilité et dépendance vis-à-vis de la Chine. En effet, l’Empire du Milieu produit 67 000 tonnes de tungstène par an, soit 78,8% du volume mondial et détient les deux tiers des réserves prouvées et exploitables. Les trois autres principaux producteurs du précieux métal sont la Russie, le Canada et le Vietnam.

Le projet américain

Face à cette situation, les États-Unis élaborent actuellement une nouvelle stratégie afin de sécuriser ses approvisionnements. Ainsi, le 2 février 2026, le président Donald Trump a présenté le projet « Vault » qui propose la création d’une réserve stratégique de métaux. De 2021 à 2026, son pays a déployé l’équivalent de 40 milliards d’euros de soutien à leurs filières industrielles de production et de transformation des métaux. Durant cette même période, et en comparaison, l’Union européenne, elle, a mobilisé huit fois moins de capitaux. Pourtant, de nombreux métaux sont utilisés dans la fabrication de multiples équipements, qu’il s’agisse de matériels militaires ou de technologies liées aux énergies renouvelables, pour ne citer que ces deux exemples. Donc, oui, une véritable guerre des métaux qui ne dit pas son nom est actuellement livrée en parallèle à celle qui frappe le Moyen-Orient. Une situation qui, au vu des enjeux géopolitiques à venir, est appelée à perdurer. C’est pourquoi la Suisse, comme ses voisins européens, n’a d’autre choix que de trouver de nouvelles sources d’approvisionnement pour les années à venir. Christophe-Alexandre Paillard *

Image : La mine de tungstène de Nui Phao au Vietnam. © Christophe-Alexandre Paillard

L’auteur s’exprime à titre personnel et ne représente le point de vue d’aucune institution

Biographie auteur

Christophe-Alexandre Paillard est haut fonctionnaire français, enseignant et auteur d’ouvrages dont « Les nouvelles guerres économiques » paru chez Ophrys en 2011. Diplômé de Sciences Po Paris, ancien élève de l’École nationale d’administration (ENA), ancien auditeur de l’IHEDN (Institut national des hautes études de défense nationale), il a exercé en tant qu’expert français en métaux stratégiques auprès de l’Union européenne et de l’OTAN. Chercheur associé de l’Universidad Bernardo O’Higgins (Santiago, Chili), ce polyglotte est un analyste reconnu de ressorts géostratégiques, économiques et industriels en France comme à l’étranger.

L'AUTEUR
Anna Aznaour

Anna Aznaour

Anna Aznaour est une journaliste indépendante qui écrit pour la presse spécialisée, suisse et étrangère.

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